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La fabrication d’images: la portée culturelle et politique des tissus africains

Date 7 juillet 2004 - 5 septembre 2004
Artiste N/A
Exposition préparée par Max Allen

Sommaire d'exposition

Les tissus présentés dans l’exposition Image Factories (La fabrication d’images) proviennent de 16 pays africains. Les messages qu’ils affichent indiquent avec style quelles sont les tendances et les personnages en vogue. Revêtir ces tissus pour s’en faire des vêtements – jupes, chemises ou turbans –, c’est consentir à se transformer en réclame ambulante de certaines idées et aspirations, personnelles ou collectives.

Cette exposition de 2004 porte sur des tissus qui ont des messages à illustrer et à communiquer : des proverbes populaires, des slogans politiques, des citations spirituelles et des mots associés aux héros politiques et culturels, aux idoles ou aux despotes.

Pour en savoir plus

Les vêtements africains habituellement exposés dans les musées sont faits à la main, pièce par pièce. Ceux qui composent la présente exposition sont différents – ils ont été confectionnés en série pour un marché de masse. Leurs dessinateurs et leurs imprimeurs sont anonymes, et les usines d’où ils proviennent ne sont pas toujours identifiées. Leur seul dénominateur commun avec les pièces traditionnelles tissées à la main tient à leur intégration à un système de communication culturel. Ceux qui en comprennent le langage peuvent « lire » ces vêtements. L’exposition La fabrication d’images porte sur le langage vestimentaire et ses expressions au cours des trente dernières années.

Les métrages de tissus attrayants montrés dans cette exposition proviennent de 16 pays africains. Les messages qu’ils affichent indiquent avec style quelles sont les tendances et les personnages en vogue. Revêtir ces tissus pour s’en faire des vêtements – jupes, chemises ou turbans –, c’est consentir à se transformer en réclame ambulante de certaines idées et aspirations, personnelles ou collectives. Les vêtements servent ici à illustrer et à communiquer toutes sortes de messages : des proverbes populaires, des slogans politiques, des citations spirituelles et des mots associés aux héros politiques et culturels, aux idoles ou aux despotes.

En filigrane, l’exposition La fabrication d’images traite aussi de la mondialisation et des politiques de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et de l’Organisation mondiale du commerce, et de leurs répercussions sur les usines textiles africaines.

Installation, <i>Commemorative cloth<i>, 20th century, loaned by Dorothy Caldwell, Photo: TMC
Installation, Photo: TMC
Installation, Photo: TMC
Installation, Photo: TMC
Installation, Photo: TMC
Installation, <i>Commemorative cloth</i>, 20th century, loaned by Gia Levin, Photo: TMC
<i>Commemorative cloth</i>, Malawi, late 20th century
<i>Commemorative cloth</i>, Malawi, late 20th century
<i>Commemorative cloth</i>, Nigeria, mid 20th century
<i>Commemorative cloth</i>, Kenya, late 20th century
<i>Commemorative cloth</i>, Tanzania, late 20th century
<i>Commemorative cloth</i>, Tanzania, late 20th century
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La fabrication d'images : la portée culturelle et politique des tissus africains

Max Allen, 2004

Les vêtements africains habituellement exposés dans les musées sont faits à la main, pièce par pièce. Ceux qui composent la présente exposition sont différents - ils ont été confectionnés en série pour un marché de masse. Leurs dessinateurs et leurs imprimeurs sont anonymes, et les usines d'où ils proviennent ne sont pas toujours identifiées. Leur seul dénominateur commun avec les pièces traditionnelles tissées à la main tient à leur intégration à un système de communication culturel. Ceux qui en comprennent le langage peuvent « lire » ces vêtements. L'exposition La fabrication d'images porte sur le langage vestimentaire et ses expressions au cours des trente dernières années.

Messages

Et si vos vêtements véhiculaient un message aussi accrocheur qu'une manchette de journal? Peut-être voudriez-vous informer tout le voisinage de l'excellent comportement de votre époux ces derniers temps en portant un vêtement orné d'un motif abstrait que tous associent au fait d'avoir un « époux capable »? Par ailleurs, si vous vouliez stariser un homme politique, vous n'auriez qu'à afficher son portrait sur une robe. Innombrables, ces messages prêts à porter - en hommage à des personnalités, pour commémorer des événements ou pour énoncer des proverbes, des idées et des slogans - garnissent les « panneaux-réclames » ambulants que constituent les vêtements africains « dernier cri ».

C'est dans cette optique qu'ont été imprimés des bosquets d'arbres en alternance avec un seul arbre, cassé et tombé, sur une étoffe ghanéenne. Le dessin sert à appuyer la campagne livrée par le président Kwame Nkrumah pour renforcer l'unité politique du pays. Le proverbe écrit en dialecte twi, « Dua kur gye enum a obu », signifie qu'un arbre ne peut affronter seul une tempête. En d'autres mots, l'union fait la force : on ne reste debout que réunis. L'individualisme ne paie pas.

Une autre pièce d'étoffe, acquise dans le nord de la Tanzanie en 1976, juxtapose un logo Pepsi et, flottant sur un fond de bulles, les mots « Pepsi-Cola ». Le proverbe swahili qui accompagne le tout, « Tamu haina mfano wake », signifie que la douceur n'a rien de comparable - autrement dit, rien ne bat la saveur de Pepsi. Cette stratégie, qui consiste à produire des vêtements annonçant des concepts publicitaires ou des idées politiques, puis à les distribuer à des femmes pour qu'elles les portent, est largement utilisée par les compagnies ou les partis politiques, ici pour lancer la célèbre boisson gazeuse.

Le commerçant kenyan Hajee Essak Abdullah Kaderdina a été le premier à exploiter l'idée d'imprimer des devises sur les étoffes servant à la création de paréos, au début du XXe siècle. Ses textiles, qui portaient la marque de commerce « K.H.E. - Mali ya Abdullah », ont vite lancé une nouvelle mode. Une version moderne de l'une de ses créations est exposée dans la galerie Fibrespace du Textile Museum of Canada. Imprimée par la société Rivatex, au Kenya, elle affiche le proverbe « Halina thamani pendo la fukara » - la vie d'un indigent n'a pas de prix.

Précédents et parallèles

Si vous allez dans les marchés de textiles disséminés sur le territoire africain, vous remarquerez sans doute des motifs qui témoignent de l'existence d'un commerce international de longue date. Au XIXe siècle, les soldats de retour en Afrique après avoir combattu en Indonésie (au service de l'armée coloniale hollandaise) ont ramené avec eux des batiks fabriqués à Java. Avec leurs lignes craquelées qui égayaient déjà les motifs avec une touche particulière, évoquant un « statisme visuel », les pièces de batik étaient particulièrement prisées. Les colons européens, qui y ont reconnu un filon, ont commencé à faire imprimer des images sur des batiks indonésiens dans leurs usines (en Angleterre, en France et en Hollande).

Le vêtement inspiré du batik, avec ses irrégularités faussement accidentelles qui rappellent celles des étoffes teintes à la main, demeure en vogue de nos jours. La présente exposition compte une robe fabriquée en tissu « africain » et imprimée par la multinationale hollandaise Vlisco. Elle est un échantillon typique des vêtements confectionnés par les tailleurs qui tenaient une boutique près des marchés de textiles africains en plein air, s'affairant à créer sur mesure des chemises ou des robes à partir de métrage neuf. Cette robe Vlisco arbore des dessins empruntés au batik indonésien, y compris les « arbres de vie » et le motif royal dodot - en arêtes de poisson.

Une autre pièce textile Vlisco montre les ailes de l'illustre aigle Garuda, messager des dieux, ainsi que le toit d'un temple, qui semble faire partie intégrante du motif javanais traditionnel de la « montagne fertile ». Ce sont là deux exemples de motifs tirés de l'imagerie indonésienne ancienne, interprétés par des Hollandais et vendus à des Africains.

Les vieux textiles imprimés originaires d'Angleterre ou de France sur lesquels apparaissent des thèmes éducatifs, commémoratifs ou festifs agrémentent l'ensemble de l'exposition. L'œil est notamment attiré par un vêtement anglais du XIXe siècle qui affiche des devises instructives ou par une pièce à la mémoire du premier ministre anglais William Gladstone, ou par cette autre pièce célébrant la « Grande Exposition de l'industrie de toutes les nations », tenue au Crystal Palace de Londres, en 1851, pour promouvoir le libre-échange.

Des précédents et des parallèles visuels peuvent également être établis avec des dessins symboliques imprimés en usine à l'intérieur même de l'Afrique, plus particulièrement avec ceux qui font l'apologie de personnages importants. D'un bleu profond, les étoffes nigérianes faites à la main de type adire, dont se drapent les femmes en guise de robes, montrent parfois des images dessinées au pochoir qui saluent l'accession au pouvoir d'un nouveau leader. Par exemple, un adire de cette exposition met en vedette Yakubu Gowon, ancien chef d'État du Nigeria (1966-1975), dans la pose d'un oba, roi traditionnel du peuple yoruba.

Au Ghana, le rouge est la couleur du deuil. Lors des funérailles, il est de mise de porter un vêtement fabriqué dans un tissu fait à la main de type adinkra, estampé de motifs symboliques. Littéralement, le mot adinkra signifie « au revoir ». La présente exposition comporte une pièce de tissu semblable à l'adinkra, mais elle n'a pas été faite à la main. De fait, il s'agit d'une pièce d'étoffe imprimée en usine pour les funérailles de Nana Juaben Serwaa II (1912-1999), qui comptait parmi ces puissantes figures politiques de la royauté ashanti, les reines-mères. Outre les symboles royaux, l'étoffe montre un motif adinkra, appelé gye nyame, qui signifie : « Hormis Dieu, je ne crains personne ». Bien que produite en série, cette étoffe a été conçue par les reines-mères, les seules à en détenir les droits et à pouvoir la vendre, et ce, uniquement à l'extérieur du Palais de Manhyia.

Symboles

En 1977, un festival noir et africain des arts et de la culture avait lieu à Lagos, au Nigeria. L'étoffe imprimée en Angleterre pour célébrer cet événement est un véritable morceau d'anthologie de l'histoire africaine. Le champ contient des torques en alliage de cuivre que les Yorubas portaient au cou, en alternance avec des têtes de femmes béninoises en bronze. (Ancienne puissance militaire et artistique, le Bénin occupait l'ouest du Nigeria avant la colonisation. L'armée impériale britannique a pillé sans vergogne les trésors royaux bénins.) Divers éléments apparaissent en bordure : des étoiles à six branches (les Ibos chrétiens et les Yorubas judaïques se perçoivent comme les Juifs d'Afrique) ainsi que des noix de kola, offertes aux visiteurs pour leur souhaiter la bienvenue; le tabouret d'or, en possession des rois ashantis depuis plus de trois siècles; une image d'un sceptre royal. Cette image de l'« épée de la royauté » est inspirée d'une épée en fer forgé prise à la nation ashanti par les Britanniques, puis acquise par le British Museum, en 1896. Elle figurait déjà sur une étoffe produite en Angleterre en 1904, destinée au marché africain. Voilà un exemple remarquable de la bravade impériale : voler un symbole culturel et le commercialiser auprès du peuple à qui il appartenait.

Marchés

La commercialisation des vêtements en Afrique revient habituellement aux femmes. Sur ce continent, les femmes les plus prospères sont parfois appelées « Mama Benz », car on les imagine facilement au volant d'une Mercedes Benz. Le métrage n'est offert qu'en longueurs coupées d'avance, contrairement à Toronto, où le client achète la longueur exacte souhaitée. Comme les tissus africains peuvent toujours servir à fabriquer des vêtements, les métrages correspondent aux quantités requises pour la confection, par exemple, d'un paréo ou d'une combinaison jupe-tablier-corsage.

La popularité des motifs et des coloris est éphémère. Les usines ne baptisent pas les motifs, mais les dessins les plus demandés sur le marché finissent par être associés à des phrases, comme « Les enfants sont plus précieux que l'argent », « J'irai où tu iras » ou « Les hommes ne sont pas des épis de maïs ». Les dessins sans succès demeurent sans nom, alors que ceux qui ont vraiment la cote peuvent conserver le leur pendant des dizaines d'années.

En plus du métrage destiné à être vendu sur les marchés, des longueurs de tissu sont également produites pour des compagnies commerciales ou commandées par des chefs politiques désireux de les distribuer à des fins de publicité ou de propagande. Lorsqu'un dignitaire étranger - comme la Reine, le Pape ou le président à vie d'un pays ami - est escorté à partir de l'aéroport, il arrive que sa route soit bordée d'une haie de personnes vêtues d'habits commémoratifs en son honneur.

Pleins-feux sur les despotes

Un aspect troublant que met en lumière toute étude sur les tissus imprimés africains tient à la quantité de personnages peu recommandables en vedette. Idi Amin et Mobutu Sese Seko, entre autres personnages de ce genre, étaient à la tête d'un gouvernement corrompu et meurtrier. Pourquoi donc s'affubler d'un vêtement à leur effigie, et d'où vient le « succès » de ces hommes comme chefs politiques?

Rappelons que certains électorats politiques s'achètent, à moins d'être simplement persuadés ou violemment intimidés pour obtenir leur soumission. Idi Amin, qui savait prendre soin de ses amis, trouvait ses partisans les plus solides parmi les membres de son groupe ethnique. Pour sa part, Mobutu Sese Seko puisait dans ses vastes richesses mal acquises pour mousser sa popularité, et sa campagne anti-occidentalisation avait d'abord suscité un immense enthousiasme dans la population. Ces dirigeants et quelques autres, tels Hastings Kamuzu Banda et Gnassingbe Eyadema, ont obtenu le pouvoir après la décolonisation, dans des pays aux infrastructures matérielles et sociales démolies. On peut lire à ce sujet, dans une encyclopédie de langue anglaise consacrée à l'Afrique (Africana), que [traduction] « les angoisses des dirigeants des pays africains indépendants depuis peu - et la répression brutale à laquelle elles ont donné lieu - traduisaient autant leur appréciation et leur crainte des divers mouvements qu'ils avaient portés au pouvoir que leur inaptitude à regarder en face les divisions sociales encouragées par les régimes coloniaux ».

Le colonialisme de nos jours

Tandis que les pays africains commençaient à s'extirper du lourd héritage du colonialisme européen, une autre calamité les attendait, orchestrée cette fois par des institutions monétaires internationales contrôlées par les États-Unis. Ces institutions, notamment le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, ont conçu une série de programmes financiers qui, s'ils visaient apparemment à aider les économies africaines, ont surtout été profitables à ceux qui détenaient des capitaux transnationaux. [Traduction] « Dans les années 1970, les collectivités africaines ont connu de nouvelles souffrances économiques et sociales, écrit la professeure Leslie Rabine. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont réagi en prêtant des sommes d'argent astronomiques aux gouvernements néo-colonialistes, même si leurs représentants avaient été impliqués dans la mise à sac des économies nationales d'origine. À la fin des années 1970 et au début de la décennie suivante, devant une dette étrangère impossible à gérer et tandis que les recettes publiques se raréfiaient et que la pauvreté se propageait, la Banque mondiale et le FMI ont imposé aux pays africains des « programmes de rétablissement structurel ». Ces programmes ont eu pour effet de saper dans les dispositifs économiques nationaux qui régissaient l'approvisionnement en biens de première nécessité ainsi que la mise en œuvre d'initiatives sociales pour la santé, l'éducation, le logement et l'hygiène, afin de leur substituer des mesures d'austérité et des stratégies de réforme du marché issues du néolibéralisme. »

L'une de ces stratégies de réforme du marché consistait à encourager la production destinée à l'exportation et l'abaissement des barrières commerciales - en d'autres mots, la mondialisation. Aussi judicieuse qu'elle ait pu sembler dans certains contextes, cette idée a ruiné l'industrie textile dans les faits. D'immenses sociétés ont dû fermer leurs portes, et celles qui ont survécu restent gravement menacées. La Cotonnière industrielle du Cameroun, qui produisait 35 millions de mètres de tissu imprimé par année, et l'African Textile Mill, en Ouganda, ont fait faillite. Au Kenya, Rivatex, la plus grande société textile d'Afrique, qui, à une époque, produisait 20 000 mètres de tissu kanga chaque jour, a été mise sous séquestre. De plus, une entente sur la production et les tarifs de l'Organisation mondiale du commerce vient à échéance en 2004, ce qui entraînera le déplacement de millions d'ouvriers affectés à la production partout dans le monde, vers des pays comme la Chine et l'Inde. Sans doute continuera-t-on de produire des tissus « africains », mais où? Telle est la question.

Collections

En Afrique comme ailleurs, la collection de tissus imprimés d'une femme a une valeur non seulement monétaire, mais aussi « inaliénable » - impossible à calculer sur un plan monétaire. Cette valeur inaliénable, qui puise à la fois dans l'histoire et les sentiments personnels, n'a pas de prix. L'une n'empêche évidemment pas l'autre, comme dans le cas, plus particulier, des vieux imprimés en cire, qui peuvent être portés et lavés à répétition sans perdre leur éclat. Il s'agit d'objets très appréciés à léguer aux enfants et aux petits-enfants, d'autant plus qu'ils contiennent des souvenirs personnels de périodes plus heureuses. Ils sont rarement exposés aux regards étrangers, contrairement aux collections de tableaux ou de vaisselle en porcelaine d'autres collectionneurs.

Fait étonnant, nulle part en Afrique n'existe une collection publique de tissus imprimés. La collection présentée dans cette exposition est l'une des rares données à admirer en Amérique du Nord. La plupart des pièces la composant appartiennent à Barbara Bade, documentariste pour la télévision et cofondatrice du WTN (Women's Television Network), et à Vicki Henry, spécialiste de l'artisanat africain aujourd'hui à la tête de la Banque d'œuvres d'art du Conseil des Arts du Canada. Les deux se sont intéressées aux systèmes de communication africains lors de leur séjour sur ce continent, se passionnant pour les récits exposés par les tissus.

Les tissus africains représentent un microcosme de l'histoire africaine récente. Comme les nouvelles, les motifs et les thèmes populaires changent vite; avec leurs récits qui crépitent et scintillent tels des néons colorés, souvent sur une large surface, il est impossible de les rater.